
Le château d'Estillac est assis sur une butte naturelle, à soixante pas en arrière d'un vieux chemin qui fut peut-être une voie romaine secondaire. Cette route vient d'Agen tout droit, du nord au sud, traversant la haute plaine, jusques aux ruines d'une pile antique dite Peyrelongue (six kilomètres); puis elle gagne le coteau entre Roquefort et Estillac et en suit l'arête supérieure pour obliquer au sud-est vers Aubiac. Sur ce trajet, la butte d'Estillac occupe un point culminant, d'où la vue est fort étendue, mais elle n'offre pas de forts escarpements; elle est accessible de tous côtés. On pourrait être surpris qu'élevé dans ces conditions, le château n'ait été muni d'aucun ouvrage extérieur, pas même de fossés. Cette particularité est commune à nombre de châteaux gascons. Un document cité par M. le baron de Ruble nous apprend qu'en l'année 1567, Monluc faisait venir par Toulouse le bois de charpente destiné à la construction de l'église et du château d'Estillac. Ce texte, précieux en ce qu'il fournit une date, ne doit pas toutefois être interprété dans ce sens que Monluc aurait édifié tout le château. L'étude des vieux documents, aussi bien que celle de l'édifice lui-même, prouve le contraire. Il paraît évident, pour ceux qui tiennent compte, comme il le faut, des deux éléments d'information, que Monluc a fortement remanié des constructions antérieures formant à peu près la moitié de l'ensemble encore existant, et construit en totalité l'autre moitié. Il existait, à la fin du XIIIe siècle, un château à Estillac, ainsi que le prouve un acte de l'année 1292. Mais si les parties qui datent du XIIIe siècle et celles qui s'achevèrent en 1567 peuvent être assez bien déterminées, il n'en est pas de même de certaines constructions, dont quelques-unes paraissent être de quelque peu antérieures au milieu du XVIe siècle, et d'autres plus anciennes encore.
L'intelligence de la description qui va suivre sera facilitée par des références au croquis d'un plan (ci-dessous) dont l'exactitude, nous devons le dire, est seulement approximative. La courtine en façade, où est l'entrée (A), orientée sud-est, est parallèle au vieux chemin dont nous avons parlé. La cour intérieure affecte la forme d'un triangle rectangle à la pointe émoussée. En arrière d'un puits large et profond (B), on voit saillir (C) l'angle d'une construction rectangulaire parfaitement caractérisée. Ses revêtements sont en moyen appareil, plutôt petit, fort soigné. A hauteur d'homme, à l'extérieur, trois archères (aaa) au nord-est, une (b) au sud-ouest valent une date. La construction barlongue (DDD) est, de toute évidence, le Castrum du XIIIe siècle. Mais, à cette époque, il n'y avait pas de château sans tour. La tour est saillante et de forme carrée (F). On y a logé plus tard l'escalier, en la remaniant pour la rendre circulaire à l'intérieur, en refaisant des parements, en y ouvrant une porte (E). Dans ses vieux murs, on voit encore une archère condamnée (b), qui donne dans une annexe de la cuisine. Il est possible qu'une seconde tourelle s'élevât à la place de la tour G, refaite au commencement du XVIe siècle et couronnée de mâchicoulis, ou même à l'angle G, où l'on a rebâti un contrefort en applique sur des arrachements. Il y avait peut-être une enceinte et des dépendances au nord-ouest. La tour L doit dater du moyen-âge. Elle était carrée et c'est en voulant la renforcer qu'on lui a donné, au XVIe siècle, une forme aussi singulière à l'extérieur, une courbe en colimaçon. Ceci n'a aucune raison d'être et ne se verrait pas dans un ouvrage exécuté d'un seul jet. Près du bastion N, en c, on remarque des soubassements dont l'appareil rappelle celui du corps du château du XIIIe siècle. Nous avons fait ressortir ces particularités sur le plan.
On peut se demander aussi si le logis K M n'a pas été refait dans sa forme grossière en appareil irrégulier sur des fondations anciennes. Son sous-sol est voûté en berceau, forme rarement usitée après le XIIIe siècle. La croisée d'ogives, aux XIVe et XVe siècles, la voûte d'arête, au XVIe siècle, furent appliquées de préférence aux sous-sols et aux rez-de-chaussée des châteaux de l'Agenais. Tels sont les petits problèmes les plus difficiles à résoudre dans une étude de dissection du château d'Estillac. Il est assez vraisemblable que, de la fin du XIIIe au XVIe siècle, des additions furent faites au fort primitif. Nous en jugerons par ces indices. Nous avons dit que le logis K M était d'un appareil négligé. On n'y voit qu'un seul motif d'ornementation. Sur le meneau d'une fenêtre, à l'extérieur (en d) ce sont des rosaces et un bandeau enlacé dans le style de la première Renaissance. Les revêtements des tours L et H sont au contraire en bel appareil moyen, plutôt grand. Le bastion N est en applique sur la clôture du logis 0 P. Ce mur de clôture est donc, au moins en partie, antérieur au bastion, et, comme l'ensemble du château que nous venons de délimiter ne pouvait rester ouvert au sud-est, il est probable qu'environ du point P au point C, une courtine achevait de clore une cour intérieure de C à E. Nous en avons fini avec le quadrilatère ancien. Le puits B, qui reste en dehors, appartient à la série des dernières constructions. Nous savons par Monluc lui-même qu'il y avait deux puits au château d'Estillac.
Le quadrilatère qui reste à décrire PRSV, en y comprenant le bastion N, a été évidemment édifié le dernier et d'un seul jet. C'est l'œuvre de Monluc, la grande construction achevée jusques aux charpentes, en 1567. Il est du même appareil relativement grand et très soigné. Ses murs sont talutés et par conséquent renforcés à la base. Un cordon, composé d'un gros tore circule uniformément à la hauteur du premier étage sur toute la superficie du quadrilatère, y compris le bastion N. Nous avons là un des plus anciens exemples connus en France d'enceinte bastionnée et celle-ci est l'œuvre d'un maître. Le bastion N, à quatre pans, est du type classique; les bastions R S appartiennent à la variété dite lunette. La configuration des abords du château a permis à Monluc de ne pas établir de meurtrières dans le rez-de-chaussée, à hauteur d'homme, comme on en voit dans le château du XIIIe siècle et dans la tour G. Ces baies affaiblissent les murs juste au point où on les bat en brèche. Il pouvait s'en passer, d'autant plus que la portée utile dans un tir horizontal se trouvait très limitée par les pentes. Un assaillant posté à cent mètres, et même sur quelques points à trente mètres, restait invisible. C'est le tir plongeant de premier et de second étage qui, en réalité, était rasant dans les pentes sur la zone dangereuse la plus étendue. Les expressions que nous employons ici de feux de premier et de second étage ne s'appliquent pas à des divisions anciennes de planchers intérieurs ni à des niveaux constants. Les arquebusiers devaient circuler sur des échafaudages appropriés à l'intérieur. L'emplacement des meurtrières, ou plus bas ou plus haut, était donc habilement calculé suivant le but à atteindre, la surface à protéger. Ceci pourrait être rendu sensible dans une monographie ou l'on reproduirait des coupes du château et de ses abords.
Les embrasures, dont un certain nombre sont d'ailleurs bouchées, d'autres agrandies en baies de fenêtre, sont ainsi ou dénaturées ou trop petites pour paraître toutes dans les photographies de vues extérieures. Pour indiquer les meurtrières et les fenêtres sur le croquis du plan, il a fallu recourir à des signes conventionnels. Mais, ce qui subsiste dans le plein des murs, ce qui est indiqué donne une faible idée de l'ensemble des moyens de défense. En effet, tous les couronnements du château d'Estillac ont disparu. Les merlons ont été détruits, les toitures abaissées. C'est en somme à cet étage supérieur que l'on pouvait poster le plus grand nombre d'arquebusiers; c'est de là que l'on découvrait le mieux tous les abords et que l'on pouvait le mieux croiser les feux. L'accès de la courtine en façade, dans laquelle se trouve la porte A, devait être défendu surtout par les feux de l'étage supérieur des lunettes R S ou par des ouvrages avancés qui n'existent plus. Dans l'état actuel ce serait un point bien faible. La position la meilleure pour attaquer le château est peut-être un petit plateau près de la route faisant face à l'éperon de la lunette R. Cet éperon est fort bien combiné pour amortir le choc des boulets, qui eussent frappé obliquement les murailles. L'étage supérieur de cette tour est légèrement en encorbellement. Il en devait être de même de la lunette pareille S, qui a été aux trois quarts détruite à l'époque révolutionnaire. Les canons étaient rares au XVIe siècle. Monluc, qui n'en possédait point, n'avait approprié aucune embrasure à l'usage de la grosse artillerie. Tout au plus de très petites pièces, telles que des couleuvrines et des mousquets de rempart d'un type usité à Agen, pouvaient être appliquées à la défense du château. Dans un siège à soutenir les arquebusiers auraient joué le principal rôle. Au cas où le quadrilatère ajouté par Monluc eût été emporté, on pouvait encore se réfugier et se défendre dans le château vieux, dont l'ensemble est assez complet.
Nous n'avons décrit aucune disposition intérieure; il n'en est pas d'intéressante, car presque tout a été remanié. Dans la partie du château la plus ancienne se trouvent les caves et magasins dans le sous-sol, les logis au rez-de-chaussée et au premier étage. Dans le quadrilatère ajouté par Monluc devaient se trouver, de 0 à X, de T à V, les écuries et les granges à fourrage. Deux salles T et X, précédant les lunettes S R, étaient voûtées en croisées d'ogives, comme l'indiquent (en b é) des culs-de-lampe et des sommiers d'arcs rompus. La première T passe pour avoir été une chapelle. Dans l'angle de la cour proche de la porte E de l'ancien château (en Z), à quelques mètres au-dessus du sol, un petit balcon semi-circulaire repose sur un cul de-lampe. On dirait une chaire à prêcher. Le tombeau de marbre, où Monluc est figuré gisant, mais qui paraît n'avoir jamais recouvert ses ossements, était autrefois dans la chapelle T. On l'a relégué à l'extérieur, sur un petit tertre (g ), en face du château du XIIIe siècle. Il a souffert du temps, de la rouille des lychens plus que de la main des hommes. Les croisées de la lunette K ont de belles proportions, mais un minimum de moulures; les angles de leurs montants sont simplement rabattus en quart de rond. Les deux fenêtres de la tour G, que nous attribuons au commencement du XVIe siècle, sont au contraire assez bien décorées de moulures prismatiques. Des murs de refend et des briquetages dans les salles KM, les ailes 0 à X, V à T sont modernes. On n'a pas tenu compte dans le plan de toutes ces divisions factices. On peut dire d'Estillac que c'est le dernier château-fort construit dans l'Agenais. Les plus beaux châteaux élevés à partir du règne de Henri IV, tels que ceux de Lasserre, de Lafox, de Calonges, etc, ne sont plus appropriés à la défense. Ce sont de riches résidences seigneuriales aux portes ouvertes, aux grandes salles inondées de lumière.
Éléments protégés MH: le cénotaphe, situé dans le parc : inscription par arrêté du 11 avril 1947. Le château : classement par arrêté du 5 mars 1958.
château de Montluc 47310 Estillac